Dans ces lieux hostiles, le corps se redresse, intègre un espace occupé.

Ici, la femme ne subit plus la ville : elle l’habite, l’occupe, la transforme en scène.

Chaque mouvement devient une manière de reprendre sa place dans l’espace urbain.

La nuit n’est plus menace, elle redevient normale, elle devient liberté.

Cette série photographique se veut être notamment une sensibilisation au harcèlement de rue, et à l’occupation inégalitaire de l’espace urbain selon les genres.

Le phénomène, largement relayé dans les médias et par des associations de lutte pour les droits des victimes de comportements sexistes et d’agressions, est aujourd’hui assez si répandu qu’il en est devenu tristement banal.

La rue, comme la plupart des espaces publics, constitue régulièrement le terrain de discriminations et de menaces diverses, en particulier pour les femmes et les minorités de genres (regards insistants, remarques et apostrophes sexualisées et souvent dégradantes, critiques ouvertes et décomplexées de leur apparence, attouchements, voire agressions physiques ou sexuelles…).

Ces populations en viennent donc à adopter ce que l’on appelle des stratégies d’évitement (choisir les heures et les lieux que l’on fréquente en fonction du risque estimé ou réel d’y faire des rencontres dangereuses, renoncer à se déplacer seul.e.s, porter des vêtements plus larges et discrets même s’il fait chaud ou que l’on a envie d’une tenue moins couvrante, faire semblant d’écouter de la musique ou d’être au téléphone pour ne pas avoir à répondre…). Autrement dit, cela revient pour toutes ces personnes à céder du terrain, à s’effacer et laisser la place -au profit du genre masculin, qui est dans la majorité des cas à l’origine des comportements violents et discriminants.

Cette série de photographies présente donc une forme de réappropriation de l’espace urbain –par un individu féminin en l’occurrence, qui symbolise les populations parfois forcées de se mettre en retrait dans les lieux public. Elle est une sorte de double pied de nez aux injonctions reçues. D’abord parce que le sujet peut ici occuper toute la place qu’il le souhaite –et pour cause, il n’y a absolument personne, comme s’il était la seule âme qui vive.

Mais aussi parce que cette personne est nue, affront ultime à toutes les remarques –en générale masculines- qui soit l’incitent à se couvrir de tenues plus pudiques, soit entendent exiger l’attention en hyper-sexualisant un corps et un individu qui, n’ayant rien demandé, se contentent d’exister tels qu’il sont, pour ce qu’il sont : un être humain, déambulant dans son environnement et la banalité de ses occupations quotidiennes.

C’est cette trivialité que veulent aussi nous rappeler les choix des lieux photographiés : un arrêt de bus, un parking, un supermarché… des endroits aussi communs que le sont aujourd’hui les violences sexistes et sexuelles, banalisées par leur grand nombre, leur omniprésence et par une culture patriarcale qui tend toujours à les minimiser autant qu’elle les favorise (l’un de ses nombreux paradoxes). Ici, la temporalité nocturne avancée (ces photos ayant été prises entre 3h00 et 5h00 du matin) vient aussi suggérer qu’il s’agit peut-être du seul instant où le calme se fait, lorsque le chaos et les dangers de la journée et du soir sont très majoritairement absents. Dissipées, agitations diurnes et menaces laissent enfin place au calme, peut-être même à une certaine sécurité, dans la solitude de ces moments que l’on dédie d’habitude au sommeil.

Ces images, qui évoquent les scènes du quotidien les plus simples, sont donc une bonne façon de s’interroger : pourquoi tout individu ne pourrait-il pas se contenter de vaquer à ses activités –ou, plus dissident encore : à ses absences d’activité-, dans une quiétude et une sécurité égales, quels que soit son genre et son apparence, ou même l’horaire de la journée ?

Terminons par rappeler quelques chiffres.

Selon une enquête IPSOS datant de Juillet 2020, 81% des femmes en France ont déjà été victimes de harcèlement sexuel dans les lieux publics. En France, le harcèlement de rue est puni par la loi depuis 2018, avec des amendes pouvant aller jusqu’à 750 euros. En la matière, la loi française est une première mondiale, et elle contribue à envoyer un signal fort : le harcèlement est grave, ces comportements sont inacceptables. Cependant, la seule existence de la loi ne suffit pas à éradiquer le phénomène. La réponse répressive montre ses limites (ce qui peut aussi s’expliquer par les faibles budgets de la justice en dans l’hexagone, comparé à d’autres pays européens).

D’après France Info, en 2020, seules 1292 amendes d’un modeste montant de 90 euros ont été dressées pour “outrage sexiste” (forme de violence qui peut par exemple « prendre la forme de commentaires, de bruits, de gestes ou de propositions à caractère sexuel », ou de « commentaire insultant ou humiliant sur votre sexe » selon la loi française). Seulement 2 % des victimes porteraient plainte, faible pourcentage qui s’explique souvent par le découragement des victimes, sachant le parcours parfois culpabilisant et inadapté, et surtout, long et rarement concluant. En effet, seuls 25 % des harceleurs sont mis en cause, et moins encore sont réellement condamnés.

Sources / Pour aller plus loin : Harcelement de rue

Lucie Cherry

Comme un songe de noir vêtu

Maquillage d’ombres de minuit
Allongée seule, j’attends mon heure
Les bras croisés là sur mon cœur
Je guette un signal qui luit.

Silence velouté et sans peur
Nous nous glisserons sous les rêves
Apparitions furtives et brèves
Et la nuit sera notre sœur.

Ignore Morphée et entends moi
Pris d’une nocturne ferveur
Comme un roi et comme un voleur
Des mots enfiévrés sous tes doigts.

Lucie Cherry